Projet de recherche collectif :
La politique des honneurs dans les cités grecques à l’époque impériale

Afin d’exprimer leur reconnaissance aux citoyens méritants et aux étrangers qui leur ont rendu service, et afin de les offrir en exemple de conduite, les cités grecques ont progressivement mis en place, à partir de l’époque classique, une panoplie d’honneurs publics, allant du banal éloge jusqu’aux mégistai timai. Le développement de ce système d’honneurs et son rôle central dans les cités de l’époque hellénistique ont été mis en lumière par de nombreux travaux, comme ceux de Ph. Gauthier et J. Ma. Les études du même ordre pour le monde grec sous le Haut-Empire (Ier-IIIe s. ap. J.-C.) font défaut, en partie du fait des sources. Alors que la documentation de l’époque hellénistique comprend de très nombreux décrets honorifiques, qui détaillent les raisons et les modalités de l’honneur octroyé par le peuple, le nombre de décrets conservés devient négligeable à l’époque impériale, comparé à celui des inscriptions honorifiques, qui résument drastiquement le contenu des décrets votés en amont de la gravure. Ce changement de nature de la documentation appelle des investigations précises (notamment sur sa chronologie) et une interprétation historique d’ensemble : pourquoi a-t-on cessé de graver les décrets au profit de ces tituli honorifiques ? peut-on lier ce changement dans les habitudes épigraphiques des cités aux évolutions socio-politiques globales que connaît alors le monde grec, désormais pleinement intégré à l’Empire romain ?

Inscription honorifique de Bizye (Thrace) pour M. Aurelius Kalandiôn (SEG 32, 660) ;
Musée d’Istanbul

Par ailleurs, si les textes gravés sont beaucoup plus concis et allusifs qu’auparavant, ils n’interdisent pas pour autant toute enquête. Nombre d’entre eux ne précisent pas le contenu de l’honneur, car il se déduit de leur emplacement : la base d’une statue. Ce type d’honneur, qui était exceptionnel à la fin de l’époque classique et est longtemps resté une très haute distinction, s’est banalisé à l’époque impériale au point que les rues et les places étaient envahies de statues. Il mérite une étude particulière et approfondie, qui croise les approches littéraire, épigraphique, archéologique.

Il ne s’ensuit pas cependant que toutes les autres formes d’honneurs traditionnels (éloge, couronne, nourriture au prytanée, proédrie…) ont disparu, et il vaudrait la peine d’en rechercher les attestations. On trouve aussi des formules générales comme « les très beaux (ou très grands) honneurs », qui se déclinent, dans certaines cités, selon un modèle hiérarchique (« les premiers / les seconds honneurs »), ou des formules très spécifiques, liées à des traditions locales (ainsi, « les honneurs de Persée et d’Héraclès », attestés à Argos dans le Péloponnèse). Le témoignage des sources littéraires (comme les discours de Dion de Pruse) peut venir compléter ou éclairer celui de la documentation épigraphique.

L’un des objectifs de cette enquête collective est ainsi d’éclairer la nature et le contenu des honneurs civiques sous le Haut-Empire, ainsi que leur mise en scène dans l’espace public. Nous nous interrogerons également sur l’identité des institutions qui accordent ces honneurs, sur les procédures d’octroi, sur les interactions entre autorités publiques et individus privés dans ce processus, sur le statut des bénéficiaires (citoyens, étrangers, femmes, voire enfants, représentants des autorités romaines, empereur), sur le langage des inscriptions et la rhétorique honorifique. Pour ce faire, nous souhaitons multiplier les approches et les méthodes : épigraphie, archéologie, histoire de l’art, littérature et théorie linguistique sont autant de biais pour tenter de cerner le phénomène historique des honneurs civiques à l’époque impériale. Si le cœur de l’enquête porte sur l’Orient romain (Grèce, Asie Mineure, Syrie, Pont-Euxin – l’Égypte étant moins concernée du fait de sa poliadisation limitée et tardive) depuis le Principat jusqu’à la fin du Haut-Empire, des éclairages ponctuels sur d’autres régions (en Occident) et d’autres époques (en amont comme en aval) pourront apporter d’utiles contre-points.

Base de statue du sophiste Flavius Phylax ; Olympie (IOlympia 464)